Sans chercher à écrire un article qui se voudrait une bible de la systémique, je propose de balayer rapidement différents points qui me semblent importants à comprendre dès que l’on évoque cette discipline qui devient de plus en plus en présente parmi les coachs et consultants en entreprise (ce qui est, par ailleurs, une bonne chose).

J’évoquerais donc ici ce que l’on peut considérer comme les deux piliers de l’approche systémique, ainsi que 5 grands concepts à côté desquels nous ne devrions pas passer.

Les disciplines sous-jacentes

Certes, il serait réducteur d’écrire que la systémique provient uniquement de deux ou trois grandes théories. Réducteur et faux, puisque cette approche émerge de la convergence de nombreux métiers qui n’ont, a priori, que peu de points communs : psychiatres, psychologues, mais aussi sociologues, philosophes , ingénieurs, anthropologues, …

Dans cette convergence de métiers, je pense qu’on peut tout de même considérer deux grandes thématiques qui font consensus en tant que centrales. la théorie de la communication, ainsi que la cybernétique. Késako ?

Théorie de la communication

La théorie de la communication, dont l’un des plus grands noms est Paul Watzlawicz, s’intéresse au cheminement de l’information et à ce que ce cheminement crée. Cette théorie est aussi vaste que le champ d’application qu’elle couvre. Les éléments que je pense indispensables à retenir :

La définition d’une information, par Gregory Bateson : “Une information est une différence qui crée une différence.”

« In fact, what we mean by information—the elementary unit of information—is a difference which makes a difference, and it is able to make a difference because the neural pathways along which it travels and is continually transformed are themselves provided with energy. »

Gregory Bateson, Steps to an Ecology of Mind

Les axiomes de la communication, de Paul Watzlawicz:

  • Axiome d’impossibilité : “On ne peut pas ne pas communiquer”
  • Axiome d’englobement : “Toute communication présente deux aspects, le contenu et la relation, tels que le second englobe le premier et, par suite, est une métacommunication” (l’espace “meta”, cher aux coachs systémiques)
  • Axiome de la ponctuation : “L’analyse de la communication dépend de la ponctuation des séquences de communication entre les partenaires”
  • Axiome de la double nature de la communication : “Les êtres humains utilisent deux modes de communication : numérique et analogique”. On appelle numérique l’ensemble des codes verbaux que l’on utilise pour communiquer et analogique l’ensemble des codes non-verbaux
  • Axiome de réciprocité : “Tout échange de communication est symétrique ou complémentaire, selon qu’il se fonde sur l’égalité ou la différence”. Aspect très important du coaching systémique, on en tire les principes de parité (échange symétrique) où les participants se considèrent comme égaux, des positions “hautes” et “basses” dès lors qu’il s’agit d’un échange de complémentarité.

La cybernétique

Deuxième pilier de la systémique, et ne se limitant pas à la robotique.

« Qu’il soit un emprunt direct ou via l’anglais cybernetics, le mot est issu du grec ancien κυϐερνητική, kybernêtikê (« art de piloter, art de gouverner »), dérivé de κυβερνάω, kybernáó (« piloter »), lequel donne le latin gubernare, d’où gouverner en français. »

Wiktionnaire

Ce qu’on appelle cybernétique est l’étude des systèmes complexes ainsi que des mécanismes qui les régulent et / ou assurent les interactions.

De la cybernétique nous viennent les concepts d’homéostasie (première révolution cybernétique (aux environs de 1940), ainsi que de morphogénèse et d’émergence (dans les années 50).

Ces trois principes sont les leviers de tout coach et sont à la base de ce que l’école de Palo Alto définira comme “changement de type I” et “changement de type II”.

Les concepts clefs

L’homéostasie, la morphogénèse, l’émergence et les changements de type I et II

L’homéostasie est un phénomène que l’on rencontre tous les jours, que l’on vit de manière simple et évidente; c’est celui par lequel un facteur est maintenu autour d’une valeur viable pour le système par des mécanismes de régulation.

Par exemple: la température corporelle qui, lorsqu’il fait trop chaud, est maintenue [entre autres] par la transpiration et, lorsqu’il fait trop froid, est augmentée [entre autres] par la combustion de sucres et de graisses.

En tant que coachs, nous pouvons percevoir ce phénomène par les régulations du système dans lequel nous sommes mandatés : l’autonomie d’une équipe, par exemple, qui oscillera autour d’un certain seuil, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins, parce que ce seuil est – en quelque sorte – utile au système.

Dans la vie d’un système, il peut tout de même lui arriver d’être en déséquilibre, de ne plus pouvoir maintenir son homéostasie. La disparition de proie pour des prédateurs est un exemple de déclencheur qui peut mener un système vers son déséquilibre.

C’est ici qu’intervient la morphogenèse qui est, dans le cadre de la systémique, liée au changement du seuil autour duquel notre facteur oscille.

Le système trouvera par lui-même ses nouvelles régulations: les lui imposer aura plutôt tendance à provoquer sa résistance, résistance qui pourrait d’ailleurs être l’une des régulations de son nouvel équilibre. Quoiqu’il en soit, ces nouvelles régulations sont émergentes. Il me semble important d’insister dessus, parce que c’est par cette conviction que je peux accompagner le changement et non croire que je conduis le changement.

Ceci étant, déclencher une morphogenèse est ce que nous, coachs ou accompagnants au changement, visons, tout en gardant à l’esprit des principes d’éthique et de respect des coachés.

Nous pouvons considérer donc deux types de changement :

  • les premiers concernent les oscillations autour du seuil viable / utile au système, et qui peuvent nous donner le sentiment désagréable que nous faisons un pas en arrière pour un pas en avant,
  • Les seconds, qui cette fois modifient le seuil autour duquel se font les “pas en avant / pas en arrière”.

D’une manière logique, c’est ce que Palo Alto nommera respectivement les changements de type I et les changements de types II.

Représentation des phénomènes de changements I et II

Les retro-actions (feedback)

De par l’axiome d’impossibilité et celui de réciprocité de la théorie de la communication, on peut déduire que chacune de nos communications vis à vis d’un “système” entraîne une réaction de celui-ci, qu’il nous communiquera.

En systémique, nous modélisons les interactions par cette notion de feedback, qui, de manière irrémédiable, nous amènera à percevoir la causalité comme circulaire, plutôt que linéaire.

Les représentations du cycle de l’eau dans les livres scolaires est un exemple de ces représentations, les cycles des marchés économiques également. Dans l’actualité, les rétro-actions de l’environnement est encore un autre exemple.

Exemple de représentation sur le thème de la course à l’armement

« Reality is made up of circles but we see straight lines. »

Peter M. Senge, The Fifth Discipline: The Art & Practice of The Learning Organization

Le principe de rétro-actions paraît évident lorsqu’on nous l’explique, cependant nous ne sommes pas instruits ou éduqués ainsi : lorsqu’on parle de “root cause”, de “cause / conséquence”, lorsqu’on s’intéresse au “pourquoi”, par exemple, nous avons tendance à nous remettre dans une perception linéaire de la causalité.

Ceci nous mène à souvent à prendre des décisions qui maintiennent l’homéostasie.

Un bon nombre de lois de la pensée systémique issues du livre de Peter Senge (la 5e discipline) sont liées au feedback :

  • Les problèmes d’aujourd’hui viennent des solutions d’hier (et de même : les solutions d’aujourd’hui seront les problèmes de demain)
  • Un peu de progrès précède beaucoup d’inconvénients
  • La solution de facilité nous ramène au problème de départ

Le patient désigné

Élément fondateur des thérapies systémiques, le patient désigné apporte un nouveau regard sur les pathologies et les dysfonctionnements sociaux.

On ne considère plus une personne (ou un groupe de personnes) comme un problème (ou un malade); il est le porte-symptôme des dysfonctionnements du système auquel il appartient.

Deux idées en découlent:

  • S’intéresser et soigner uniquement le porte-symptôme nous ramènera certainement à la même situation (si ce n’est qu’un nouveau porte-symptôme sera “désigné” par le système)
  • On ne blâme pas le porte-symptôme. Oui, c’est la personne qui râle, qui casse tout, … Et pour autant, sa présence est “utile” au système.

De la deuxième idée, on pourra orienter sa pratique de coach d’une manière peu intuitive et peut-être plus efficace: permettre au système d’identifier les raisons pour lesquelles il maintient le concept de porte-symptôme.

Un article détaillant le concept du patient désigné: « Le problème c’est que… » en tant qu’outil de souffrance.

Les reflets systémiques

On peut utiliser les relations que nous observons en séance comme des reflets du comportement général. Se faisant, et en questionnant ce qu’il se passe dans la session, nous pouvons travailler “localement” sur un phénomène qui se produit “globalement”. C’est, de manière un peu simple, ce que nous appelons reflet systémique.

Par exemple, et en se basant sur l’axiome d’englobement, on peut questionner le coaché sur ce qu’il “joue” dans son interaction avec le coach, lorsque ce premier tente de le “séduire” ou de le questionner. De même, en coaching de groupe, le rapport au coach peut révéler des éléments dans le rapport avec la hiérarchie, la production du groupe peut révéler la capacité à s’engager de celui-ci, le respect des horaires de pause devenir un indicateur de l’attention aux délais, etc…

Le coach utilise son intuition pour formuler des hypothèses de reflet. Le coaché (ou le groupe) y adhérera ou non. Si adhésion il y a, il en découle souvent un autre regard sur les situations, une prise de conscience du rôle que chacun joue dans celles-ci. Le coach, en tant qu’un accompagnant, sur le seuil des problématiques du coaché, pourra alors guider ce dernier dans le processus permettant d’identifier de nouveaux comportements à expérimenter.

La double contrainte (ou double-bind)

Ce concept se retrouve dès les origines de Palo Alto.

Le double-bind est cette situation dans laquelle une personne ou un groupe se trouve face à deux injonctions qui forment un paradoxe. Il en résulte une contrainte impossible à tenir. Les membres de Palo Alto utilisèrent ce concept dans le cadre de l’étude de la schizophrénie. Cependant, nous sommes quotidiennement confrontés à ces doubles-contraintes.

  • “Soyez spontanés!”
  • “Tu dois lâcher-prise”
  • Le cas d’une équipe dont le manager exige l’autonomie tout en redéfinissant les rôles et les membres de celle-ci tous les deux mois,
  • Une personne qui demande de la reconnaissance et qui accuse toute marque de cette reconnaissance de tentative de manipulation,

On comprend aisément que la double-contrainte est le signe d’un dysfonctionnement grave d’un système. Les identifier et les éclairer en mata-communiquant peut être bénéfique au coaché.

Cependant, il y a un autre usage au double-bind: la créativité.

Il peut y avoir deux moyens d’obtenir de la créativité dans une session de coaching, et offrir au coaché d’observer son contexte avec un regard neuf: la liberté totale (qui offre par nature tout le champs des possibles), ou la contrainte totale (qui amène une rébellion).

La liberté totale ne semble pas possible à obtenir ne serait-ce que par l’ensemble des biais qui nous contraignent. Par contre, il se trouve que le double-bind est une contrainte totale.

Attention cependant à l’intention visée. En aucun cas il s’agit de mettre le coaché dans une situation toxique ou dangereuse. Dans “la vraie vie”, la double-contrainte est un dysfonctionnement grave qui peut amener l’individu ou le groupe qui y est confronté à l’immobilisme, “l’inexistence” voire la dissociation psychique.

Aussi, l’usage du double-bind dans le cadre d’un coaching doit mener à une sortie du cadre, au développement de la capacité de méta-communication du coaché.

Mot de fin

Voici donc pour les concepts qui me semblent prépondérants lorsque l’on parle de systémique. En arrivant à la fin de l’article, peut-être vous demanderez-vous où se trouve le concept « système », que je n’ai pas détaillé.

L’oubli est volontaire. D’une part parce que la définition d’un système se trouve facilement sur internet; d’autre part parce qu’il me semble intéressant de vous laisser y réfléchir (à l’aide des concepts évoqués plus haut), si vous en avez l’envie et le loisir.